La réponse est toujours un dilemme. Quand on les interroge sur le président du Parlement européen Martin Schulz, députés, assistants, fonctionnaires européens… tous oscillent entre bienveillance et exaspération.

Tous admirent son sens politique et sa détermination, mais critiquent ou rejettent ses méthodes et son autoritarisme.

Campagne bruxelloise

Tel est le paradoxe Martin Schulz (social-démocrate, S&D), devenu au bout de 20 ans, un personnage incontournable de la vie politique bruxelloise.

À tel point qu’il ambitionne d’effectuer un troisième mandat de deux ans et demi ans à la tête de l’institution, ce qui serait une première dans l’histoire de l’institution. Ses prédécesseurs n’ont jamais fait plus d’un séjour en haut du perchoir.

Élu pour la première fois à ce poste en 2012, il a réussi à s’imposer de nouveau en 2014. Mais, en faisant une promesse au Parti populaire européen : lui laisser la place en janvier 2017.

Depuis la rentrée parlementaire de septembre 2015, une série d’articles dans la presse, lue par tout le quartier européen, évoque une possible prolongation du mandat du socialiste allemand à la tête du Parlement. Dans les couloirs de l’institution, ces rumeurs font sourire.

“Nous savons très bien que toutes ces fuites viennent du cabinet de Schulz lui-même. Il organise sa campagne, sature l’information”, commente un conseiller d’un groupe politique rival.

Schulz le combattant

Pour vendre sa candidature encore non officielle, le principal intéressé mise sur son bilan.

Grâce à son action, le Parlement a pris de l’importance dans le jeu politique européen, même sur des sujets sur lesquels les députés n’ont aucun pouvoir réel comme les plans d’aide de la zone euro. Ainsi, en juillet, le Premier ministre grec s’est rendu dans l’hémicycle pour une matinée de vifs échanges. Une première.

Depuis le mois de septembre, l’objectif de Martin Schulz consiste à faire venir le chef du gouvernement britannique, David Cameron. L’Allemand veut permettre aux parlementaires de débattre du référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, qui devrait avoir lieu en 2016.

Au sein de l’équipe du président, on insiste sur ces réussites :

“C’est la conviction de Martin Schulz. Le Parlement doit être au même niveau que les autres institutions, commente son directeur adjoint de cabinet Armin Machmer. Certains lui disent : de quoi tu te mêles, ce sont les affaires des États. Mais il est convaincu que c’est au Parlement européen que doivent se dérouler les grands débats sur le futur de l’Europe et qu’il faut lutter contre la tendance de renationalisation qui traverse notre continent. ”

Interpellation des dirigeants européens, invective contre l’extrême droite… le socialiste se perçoit comme un combattant qui bataille pour la survie de l’Europe des Pères fondateurs face aux crises qui se succèdent.

Sortie grecque

« Nous ne critiquons pas son engagement pour l’UE. C’est normal pour un président du Parlement. C’est la frontière floue avec la défense d’intérêts ou d’opinions personnels qui nous dérange », commente un conseiller politique pourtant issu de la même famille de pensées.

Un diplomate européen raconte :

“Lors de sa dernière rencontre avec le ministre français des Affaires étrangères au sujet de la COP21, sa seule préoccupation était d’être invité à l’événement d’ouverture à Paris. Laurent Fabius a dû lui faire comprendre que c’était réservé aux chefs d’État et de gouvernement. ”

Quand, en pleine crise grecque, à l’été 2015, Martin Schulz déclare que le pays aurait besoin d’un gouvernement de “technocrates, ” les critiques pleuvent. L’Allemand ne dispose d’aucun mandat pour l’affirmer.

Guerre ouverte avec les Verts

Plus généralement, ses détracteurs lui reprochent les libertés prises avec les règles du Parlement pour défendre ses intérêts.

« Quand les Verts ont annoncé, début 2015, qu’ils avaient assez de signatures de députés pour faire une commission d’enquête sur les pratiques fiscales des États et des grandes entreprises, Martin Schulz a tout fait pour saborder ce projet qui aurait pu déranger Jean-Claude Juncker », lâche une source européenne.

Celui qui dirige la Commission européenne, et a gouverné le Luxembourg pendant 19 ans, est directement mis en cause dans les révélations des LuxLeaks.

« Martin Schulz sait rendre service. Et comme personne n’ose vraiment le remettre en cause, il continue » , poursuit cette même source.

Le 25 novembre, la colère du co-président des Verts, Philippe Lamberts a pourtant explosé en pleine séance plénière à Strasbourg.

« Vos abus de pouvoir commencent à lasser tout le monde ici, nous ne sommes pas soumis au roi Schulz », lui a lancé le Belge, en référence aux tentatives du groupe socialiste d’entraver la prolongation de la commission spéciale sur les pratiques d’évasion et d’optimisation fiscales.

Toute une partie de l’hémicycle a applaudi l’intervention.

Traduction de la réponse de Martin Schulz, en allemand à la fin de la vidéo : » l’interprétation du règlement est du ressort du président ».


Philippe Lamberts : « Nous ne sommes pas ici… par EurodeputesEE

Relation difficile avec son groupe

À droite aussi, on reconnaît que l’Allemand fait parfois marcher le Parlement à la baguette.

“Il est plus autoritaire que durant son premier mandat”, affirme la députée française LR Françoise Grossetête.

Interrogé au sujet de l’autoritarisme prêté à son patron, Armin Machmer botte en touche. Avec une centaine d’eurosceptiques farouches,  l’hémicycle est bien plus hétérogène depuis les dernières élections, justifie-t-il.

« Nous devons faire en sorte que le Parlement fonctionne, il faut pouvoir former des majorités crédibles, avec des mandats forts pour ensuite négocier face aux ministres. »

Dans les dossiers difficiles, Martin Schulz n’hésite pas à utiliser son poids politique pour convaincre ses troupes réticentes, en contournant le chef du groupe S&D, Gianni Pittella.

« Même quand il faut torpiller ses propres troupes, il n’a aucun scrupule, comme lors du vote sur le TTIP au printemps dernier, s’amuse un socialiste européen. Et de temps en temps, il se rappelle qu’il est de gauche et prend une position en ce sens. »

Et Martin Schulz sait trouver des arguments persuasifs. Il connaît les députés qui comptent, et n’hésite pas à décrocher son téléphone ou à se déplacer pour négocier directement avec eux. Sa grande habilité linguistique (il parle anglais et français parfaitement, en plus de l’allemand, et dispose de bonnes bases en néerlandais et italien) lui permet aussi d’être très efficace.

« Loyauté envers l’exécutif »

Le nouvel équilibre entre les institutions européennes explique aussi le changement d’attitude du président du Parlement.

Les députés ont réussi à imposer aux États leur candidat à la tête de la Commission européenne.  Dorénavant, le poste revient à la personnalité qui pilote la liste du principal groupe politique de l’hémicycle.

Un changement dont Martin Schulz est l’un des principaux artisans. Cette pugnacité lui vaut aussi le respect de nombreux élus.

Conséquence de cette évolution institutionnelle, la relation entre Jean-Claude Juncker et le Parlement s’est rapprochée de celle qu’entretiennent normalement un Premier ministre et son assemblée.

« Nous avons une loyauté à avoir envers l’exécutif », reconnaît ainsi le chef de cabinet adjoint de Martin Schulz. Mais cela « ne veut pas dire que le Parlement renonce à son droit de contrôle sur la Commission », tempère-t-il.

Quelle alternative ?

Cette loyauté pourrait payer. L’entourage de M. Juncker laisse aussi entendre qu’une prolongation du mandat du socialiste serait une bonne chose.

Même si le président de la Commission européenne est issu du groupe PPE, censé récupérer la présidence du Parlement, le Luxembourgeois préfère maintenir à son poste celui qui incarne l’idée d’une grande coalition entre socialistes et conservateurs.

Autre facteur à prendre en compte : Martin Schulz aurait des ambitions pour les législatives de 2017 en Allemagne. Il se verrait chef de file du SPD. À l’inverse, Angela Merkel pourrait faire pression pour qu’il conserve la présidence du Parlement pour éviter un retour à Berlin.

Avec un président de droite à partir de janvier 2017, il sera beaucoup plus difficile de convaincre les sociaux-démocrates de former des compromis sur les textes. Où alors le prix des concessions sera plus élevé. Encore faudra-t-il convaincre les élus du PPE.

“Martin Schulz est très malin et fait tout pour s’imposer comme le seul leader, commente ainsi Françoise Grossetête. Nous ne devons pas céder. ”

Le PPE a prévu d’organiser une primaire interne à la fin de l’année 2016, pour choisir le successeur de Martin Schulz. Les noms de l’ancien commissaire italien Antonio Tajani ou du français Alain Lamassoure circulent.

Une vie après Martin Schulz

Le président du Parlement européen représente le paroxysme de la stratégie d’investissement des partis allemands au sein du Parlement. Sa toute-puissance et le manque d’adversaire à sa taille, aussi bien à gauche qu’à droite, sont le résultat de cet engagement sur le long terme, ce que l’on ne trouve que rarement dans d’autres pays.

Des efforts qui n’empêchent pas les critiques en provenance d’Allemagne.

“Jusqu’à maintenant, il a fait un bon travail, reconnaît l’eurodéputé Andreas Schwab (PPE/CDU). Mais personne ne doit penser qu’il est indispensable. La France a continué à vivre après François Mitterrand, et l’Allemagne après Helmut Kohl. ”

Le député du Bade-Wurtemberg rejette aussi le principe selon lequel les socialistes devraient conserver la présidence du Parlement, au nom de l’équilibre avec les autres institutions, déjà contrôlées par le PPE.

“Nous sommes une assemblée, élue par les citoyens, et nous avons notre propre dynamique interne, nous ne devons pas nous définir par rapport aux autres. ”