L’affaire remonte à décembre 2019. Ceux qui étaient présents ce soir-là à l’Assemblée nationale ne sont pas près d’oublier ces échanges dans l’hémicycle : lors des discussions sur la proposition de loi (PPL) relative à la transparence de l’information sur les produits agricoles et alimentaires, la députée LRM Typhanie Degois met sur le tapis un amendement relatif au bien-être animal. Il vise à introduire un étiquetage indiquant le mode d’élevage pour les produits contenant des ovoproduits, à l’instar des codes sur les œufs coquilles (code 0 à 3).

Le ministre de l’Agriculture, qui à cette époque impatiente les associations de protection animale faute d’annonces claires sur le sujet, ne peut contenir son agacement. Il juge l’amendement inapplicable, estimant qu’il « ne répond pas à l’intérêt général » et, surtout, qu’il « n’est pas soutenu par le monde agricole ».

Ce dernier a déjà « fait d’énormes efforts pour évoluer », et Didier Guillaume demande le retrait de l’amendement « dans l’intérêt des filières ».

Suspension autoritaire de séance

Le brouhaha monte. Les prises de parole qui suivent sont si musclées que le député LRM Jean-Baptiste Moreau demande une suspension de séance. « Il a levé le bras et fait signe à tout le monde de sortir, de façon autoritaire », s’insurge un parlementaire présent ce soir-là. Un collaborateur décrit dans les couloirs du Palais-Bourbon de virulentes embrouilles :

« Ils ne se balançaient pas des noms d’oiseaux, mais chacun y est allé de ses accusations, les uns décrits comme vendus aux lobbys, les autres aux ONG. »

Cette scène n’inquiéterait pas autant ces deux sources si ses principaux protagonistes étaient de parties adverses. « Mais là, il s’agit d’un ministre qui bouscule une jeune députée de sa majorité, et de députés d’une même famille politique qui se déchirent », reprend la source parlementaire, qui n’a toujours pas pardonné le ton « odieux » utilisé par Didier Guillaume dans l’hémicycle.

Gare au sujet glissant

S’il arrachait un rire moqueur à certains politiques, le bien-être animal est petit à petit devenu la problématique dont il faut se saisir. Surtout en période électorale. En témoignent les 2,2 % remportés par le parti animaliste aux élections européennes de mai 2019. Le petit parti talonne les communistes et les centristes de l’UDI (relire notre brève).

Ce frémissement à la hausse de l’intérêt des Français pour la condition animale, s’expliquerait notamment par un « espace électoral laissé vacant par la décomposition du paysage politique traditionnel organisé autour du clivage gauche/droite ». Sans toutefois écarter la porosité avec un électorat à l’extrême droite. C’est ce qui ressort de l’analyse de juillet 2019 conduite par le directeur du département Opinion de l’institut Ifop et le géographe Sylvain Manternach.

De thématique marginale reléguée au seul intérêt des urbains déconnectés de la vie à la ferme, le bien-être animal s’élève en stratégie politique. Dans les deux Chambres, il squatte de plus en plus les séances publiques et devient à lui seul le cœur de PPL de plus en plus nombreuses. Mais les parlementaires ne sont pas à l’aise. Un collaborateur au Sénat rit :

« Comme tous les sujets sociétaux, c’est une savonnette. Il est difficile pour un parlementaire d’une circonscription très rurale de signer un texte qui pourrait bousculer les méthodes des agriculteurs. »

Cachez ce débat que je ne saurais voir

« Le sujet fait peur aux députés, convient aussi un attaché parlementaire chez LRM. Ils peuvent plus facilement prendre position sur les animaux de compagnie à des fins plus politiques et électorales. Pour l’élevage, c’est plus compliqué. Il n’y a qu’à voir Egalim. » Et de rappeler que, globalement, les amendements sur le bien-être animal ont à cette époque fini planqués sous le tapis.

Alors, en 2019, des députés ont porté une PPL aux ministres de l’Agriculture et de la Transition écologique, assure le collaborateur.

« Le Premier ministre a demandé un peu de patience. Puis les annonces sont tombées en janvier dernier et nous ont bien énervés : 80 % de ce qu’il y a dedans, c’est la PPL. »

Un comportement que des parlementaires expliquent par le désintérêt du gouvernement pour un problème relégué au rang des sujets non prioritaires, loin derrière les retraites et les municipales. Certains estiment que, craignant le débat public, le gouvernement préfère balayer le bien-être animal par la voie réglementaire et éviter ainsi les discussions dans l’hémicycle.

Un collaborateur parlementaire cite pour exemple l’épineux sujet de l’abattage rituel, sans étourdissement, des animaux avant leur mise à mort. Il assure que c’est un mot d’ordre du président de la République : pas de débat. Pour cause, c’est l’entente entre l’État et la religion qui serait mise à mal.

Trouver un consensus dans sa propre famille

Mais les plus motivés n’ont pas reculé, affirme un parlementaire de la majorité. « Nous sommes toujours au travail », lance-t-il, avant d’ajouter qu’il faut encore faire porter par le groupe une version retravaillée du texte proposé au gouvernement. « Si on voit que ça bloque, on ira en force. »

En force, à condition de s’accorder. Les relations entre la majorité et le gouvernement sont tendues, notamment avec les ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique, notent plusieurs sources parlementaires. Et, par ricochet, les tensions descendent au Parlement, constate un proche de LRM. Il rappelle que l’initiative sur le bien-être animal de la majorité, mise de côté par les autres urgences à gérer par le gouvernement a été relancée il y a quelques mois.

« Le sujet a été rallié par tout un échiquier politique, formant ainsi le groupe d’étude sur la condition animale. Mais même en son sein, il y a un clivage. »

Certains dénoncent une mainmise du député LRM Jean-Baptiste Moreau sur les sujets liés à l’élevage. D’autres accusent Loïc Dombreval (LR), aujourd’hui chargé d’une mission sur les animaux de compagnie par le ministère de l’Agriculture, d’être « rangé du côté de Didier Guillaume, alors que le gouvernement se bat contre le travail parlementaire ».

Dans le groupe même, un attaché parlementaire assure que son député n’a même pas accès aux projets de PPL, vu « sa position sur le sujet » trop décalée de la vision de ses collègues.

Des textes en guise de fusée de détresse

Et ce n’est pas l’unique texte en soute. Le député LR Éric Diard a déposé sa PPL, aux signatures transpartisanes allant de la France insoumise au Rassemblement national en passant par LRM. Il s’agit d’un article unique visant à interdire broyage et gazage des poussins au plus tard au 31 décembre 2020. Enregistré le 14 janvier, le texte a devancé d’une courte distance les annonces du ministre de l’Agriculture, avec un calendrier plus ambitieux d’un an. Éric Diard sait que son texte a peu de chances de passer, avoue-t-il à Contexte.

« Ce texte est d’abord un moyen de mettre la pression au gouvernement. »

Un signal qui montre que les parlementaires sont prêts à cosigner des textes et à s’engager dans la cause animale.

Du côté de la rue de Vaugirard aussi le sujet fédère. La sénatrice Esther Benbassa a déposé le 21 janvier un texte titré « pour un élevage éthique, socialement juste et soucieux du bien-être animal ». Des associations de protection animale confirment avoir été consultées sur le sujet. Ainsi que la Confédération paysanne.

Une source au Sénat, concernée par la rédaction de cette PPL, précise que les associations ont été invitées pour une réunion le 6 février. Et que le texte sera présenté aux journalistes le 20 février. Une stratégie de bruit médiatique, à défaut d’avoir une chance de passer le filtre des commissions.