Stopper et inverser l’érosion de la biodiversité d’ici 2030 et « garantir la réalisation de notre vision commune de vivre en harmonie avec la nature d’ici à 2050 ». C’est l’immense objectif du projet de « cadre mondial de la biodiversité pour l’après-2020 » que la communauté internationale espère adopter à Montréal, siège du secrétariat de la convention sur la diversité biologique (CDB), à l’issue de deux semaines de négociations, lancées le 7 décembre.

Or, la « COP de la décennie » réunit contre elle de nombreux éléments à contourner pour espérer parvenir à adopter l’équivalent pour la biodiversité de l’accord de Paris, il y a sept ans.

Un calendrier désavantageux

Plusieurs fois déplacée du fait de la crise sanitaire du coronavirus, puis de la politique « zéro Covid » de la Chine, qui en assure la présidence, la COP15 est, enfin, organisée. Mais dans un contexte défavorable.

Elle clôt un « tunnel de COP » automnal (COP Ramsar, sur les zones humides, COP27 sur le climat et COP Cites, sur le commerce d’espèces menacées d’extinction) à même de générer une certaine lassitude médiatique, voire diplomatique. Et son terme coïncide avec la finale de la coupe du monde de football, le 18 décembre.

Depuis un premier projet d’accord publié en juillet 2021 (relire notre article), les négociations se sont déroulées sans calendrier précis.

« Nous étions dans une situation où le plus important était d’arriver à la faire », résume Philippe Grandcolas, directeur adjoint scientifique à l’Institut écologie et environnement du CNRS.

Une présidence chinoise inexistante

Une COP qui réussit est « traditionnellement présidée par un pays fortement engagé et qui veut marquer l’histoire de son pays et de sa stratégie diplomatique », résume Maud Lelièvre, présidente du comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). « Ce n’est pas le cas ici. »

Signe qui ne trompe pas, lors de la cérémonie d’ouverture de la COP15, le 6 décembre, son président et ministre chinois de l’Écologie, Huang Runqiu, n’a recueilli aucun applaudissement après avoir déclaré que « la Chine [avait] fait plein usage de toutes les plateformes de haut niveau […] pour promouvoir les négociations et la coordination » du futur cadre mondial sur la biodiversité.

D’aucuns caressent tout de même l’espoir que la Chine se réveille au cours de la COP pour faire bouger les lignes.

« Les Chinois sont en train de réaliser que leur nom est associé à cette COP », assure une source gouvernementale. « Présenteront-ils un texte en cas de blocage ? Jusqu’où iront-ils exactement ? Personne ne le sait. Ils n’iront en tout cas pas jusqu’à bloquer. Ce n’est pas l’état d’esprit dans lequel ils sont. »

Des chefs d’État absents

Corollaire de cette présidence « ultra-light » : aucun chef d’État ne sera présent à la COP15. Impensable pour Xi Jinping d’inviter des chefs d’État étrangers « à l’extérieur ». Et impossible pour Justin Trudeau de le faire à la place de son homologue chinois. Et donc, pour un chef d’État ou de gouvernement, de prendre l’initiative d’un déplacement au Canada.

Aussi la COP15 a-t-elle été ouverte, notamment, par le Premier ministre canadien Justin Trudeau, le secrétaire général des Nations unies António Guterres et le ministre de l’Écologie chinois précité.

« Globalement, avant la COP21 sur le climat de Paris, il n’y avait pas de chefs d’État » dans les grandes négociations environnementales internationales, tente de rassurer une source gouvernementale. « L’anomalie n’est pas l’absence des chefs d’État, mais leur présence. » Au risque d’un faible portage politique pour la « COP de la décennie ».

Un texte plein de trous

Avec un portage politique faible et un calendrier chamboulé, la quantité de sujets à négocier dans le projet d’accord est d’ampleur. Il reste « énormément de crochets », sur tous les sujets, selon le directeur du comité français de l’UICN, Sébastien Moncorps, le 1ᵉʳ décembre, avant une ultime session de prénégociation organisée du 3 au 5 décembre à Montréal.

« Les délégués n’ont pas avancé autant qu’espéré », constatait à son issue, le 6 décembre, la secrétaire exécutive de la convention sur la diversité biologique, Elizabeth Maruma Mrema. Le nombre de « crochets » figurant dans le texte tourne toujours autour de 800 ou 900. Laissant ouvertes autant d’options.

« Nous n’en avons pas considérablement réduit le nombre », confirme un négociateur de premier plan.

Aussi, depuis plusieurs semaines déjà, la COP15 a-t-elle déjà été prolongée d’un jour, jusqu’au 20 décembre.

Des objectifs d’Aichi maudits

Aucun des objectifs 2020 d’Aichi, fixés il y a dix ans pour enrayer la perte de biodiversité n’ayant été atteint, il s’agit à tout prix d’éviter de retomber dans la même constatation tardive à la fin de cette décennie.

L’enjeu : se doter d’un mécanisme de « rapportage » équivalent à celui de l’accord de Paris sur le climat. Le projet d’accord s’appuie sur les stratégies et plans d’action nationaux pour la biodiversité, dont le contenu, la communication au secrétariat de la CDB, puis l’analyse mondiale sont encore totalement ouverts à la négociation. Sans parler de l’éventuelle hausse progressive des objectifs nationaux en cas d’écart à la trajectoire.

Des financements Nord-Sud qui braquent

« Peut-être encore plus que pour le climat, il y aura besoin d’une bonne coopération Nord-Sud », fragilisée par des années de promesses financières non tenues, pointe le directeur de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), Sébastien Treyer.

Seulement 0,01 % du PIB mondial est dépensé pour la nature, rappelle Gilles Kleitz, directeur exécutif des solutions de développement durable de l’Agence française de développement. « Et seuls 20 % à 25 % des financements vont vers les pays du Sud, où se trouve pourtant l’essentiel de la biodiversité. »

Alors que le projet initial d’accord prévoyait (cible 19) un « financement toutes sources confondues d’au moins 200 milliards de dollars par an », dont « au moins 10 milliards de dollars » de plus par an vers les pays en développement, plusieurs d’entre eux ont récemment exigé de porter ce financement additionnel à 100 milliards de dollars, notamment le Brésil de Bolsonaro.

Une demande jugée inacceptable par les Européens, car sans commune mesure avec le niveau d’aide au développement consacré à la biodiversité, chiffré le 6 décembre à 6 milliards de dollars en 2020, selon l’OCDE.

« Quand il y a un tel décalage, vous ne négociez plus, vous voulez juste bloquer la négociation », avance une source gouvernementale.

Au risque que les pays en développement « ne cèdent pas sur l’ambition tant qu’il n’y aura pas d’engagements financiers concrets », selon Juliette Landry, chercheuse sur la gouvernance internationale de la biodiversité à l’Iddri.

L’Allemagne, le Canada, la France, le Royaume-Uni, l’Union européenne ont déjà annoncé une hausse de leurs engagements financiers. Et lors de l’ouverture de la COP, le Premier ministre canadien Justin Trudeau a promis 350 millions de dollars de financements nouveaux.

L’Australie pourrait faire de même. Et peut-être d’autres États membres, après que la présidente de la Commission européenne leur a demandé, le 28 novembre, de rehausser leur financement, selon un courrier consulté par Contexte.

Un séquençage numérique des ressources génétiques qui bloque

Il s’agit d’un autre aspect du volet financement du projet d’accord. Jusqu’ici physiques (cf. cette vidéo explicative en ligne sur le site du secrétariat de la CDB), ces ressources faisaient l’objet de paiement de redevances par les entreprises, notamment dans le domaine pharmaceutique, aux pays en développement les abritant. Désormais numérisées dans trois banques de données publiques basées au Japon, en Europe et aux États-Unis, ces ressources génétiques sont moins profitables pour les pays « du Sud ».

Ce qui génère des opinions « extrêmement divergentes » entre États, selon Sylvie Lemmet, ambassadrice française à l’environnement. D’une part, ceux qui considèrent que « ces bases de données sont d’accès direct, ouvertes à la recherche, difficiles à tracer ». D’autre part, les pays en développement, qui « ont sauvegardé ces ressources et veulent recevoir des fonds en contrepartie », explique Juliette Landry. Certains pays, notamment africains, menacent de bloquer tout accord sans évolution sur ce point.

À quel niveau s’élèvent les montants liés aux redevances pour séquençage numérique des ressources ? « C’est la question à 50 milliards », réagit un négociateur. « C’est plus une question de principe et de levier de négociation », estime pour sa part le scientifique Philippe Grandcolas.

Convaincre sur la protection de 30 % des espaces protégés

Objectif le plus emblématique du projet de cadre mondial, l’inscription de la protection de 30 % des terres et des mers au niveau mondial, contre 17 % et 8 % actuellement, est loin d’être acquise.

Portée par la Coalition de la haute ambition pour la nature et les peuples, coprésidée par la France et le Costa Rica, et qui regroupe plus de 100 pays, cette alliance ne compte que quelques pays asiatiques (Philippines, Thaïlande, Japon) mais pas… la Chine, hostile à cet objectif pour ses mers.

« Il y a une appréhension à ce que ces zones soient sorties de tout usage productif », résume un négociateur. Ce qui braque les pays en développement.

Outre cette « conservation défensive », il s’agit également de passer à « une restauration offensive » des écosystèmes dégradés, reprend Sébastien Moncorps, directeur du comité français de l’UICN.

Initialement fixé à 20 % des écosystèmes dégradés dans le projet initial d’accord, cet objectif est désormais largement ouvert à la négociation. Le comité français privilégie un chiffre absolu de 2 milliards d’hectares, « plus précis et plus mesurable ».

S’accorder sur l’épineuse question des pesticides

Surtout, il s’agit d’organiser l’exploitation durable des ressources dans les 70 % d’aires non protégées. Un point ultrasensible, comme en atteste le sujet des pesticides, « énorme point noir » de la négociation, selon un observateur de premier plan. Responsables d’une « énorme extinction des espèces », les pesticides devaient être réduits « d’au moins deux tiers » dans le projet d’accord de juillet 2021. Toutes les options sont désormais ouvertes dans la version issue de juin.

Dans le contexte de la guerre en Ukraine et des tensions mondiales sur la sécurité alimentaire, « on devrait avoir un point de blocage là-dessus », reprend notre source. « Il faut être capable en plus d’entrer dans le détail des pesticides dont on parle. »

Et les dissonances de l’Union européenne sur l’usage « durable » des pesticides, ou sur Reach, seront certainement exploitées.