Le classement a été publié lors de la FttH Conference 2017, qui se tient cette semaine à Marseille. Il concerne le taux de pénétration dans les foyers. Le FttH Council Europe, qui l’organise, est un lobby d’industriels qui promeut la fibre. En France, outre des entreprises, on trouve aussi l’institut Mines-Telecom dans ses membres.

Selon le dernier classement du FttH Council Europe, la France progresse bien, mais reste mal classée. Comment interprétez-vous ce résultat ?

Sur les réseaux, nous étions très en retard, nous le sommes moins et nous sommes prêts pour avoir de l’avance. Ce constat se reflète sur le marché de détail analysé dans ce classement. Il faut regarder la dynamique qui, en France, est largement supérieure à beaucoup de pays européens. En 2014 nous avions, toutes zones confondues, produit un million de prises FttH ; en 2016, nous avons atteint les 2 millions. Nos prévisions, réalisées à partir des estimations d’investissements des opérateurs privés et des collectivités locales, sont de 2,5 millions de prises FttH produites par an en 2017 et trois millions en 2018.

Le modèle français est mis en avant, mais d’autres ne sont pas intéressants ?

Plusieurs modèles peuvent exister, cela dépend largement de la situation historique des marchés nationaux ; le plan FTHD ne s’appliquerait pas de la même façon en Grande-Bretagne par exemple, où Openreach, la branche réseau, est séparée juridiquement.

Le déploiement du THD – y compris à terme le FttH – sur tous les territoires, notamment les plus ruraux, est la vraie spécificité française. C’est un choix politique fort et différenciant. Vous prenez le risque, si vous ne faites pas ce choix, que demain on ne puisse pas offrir les mêmes services innovants, y compris des services publics, dans les zones rurales et urbaines. Cette inégalité serait d’autant plus inacceptable que ces infrastructures apportent d’autant plus pour les territoires éloignés.

Le challenge est certes coûteux, compliqué, et suppose des résultats plus longs à se concrétiser, mais c’est un choix volontariste et visionnaire de garantir une parfaite égalité d’accès de tous les citoyens, de tous les territoires, à l’ensemble des services innovants de demain.

L’égalité dans l’accès aux infrastructures est à considérer à l’aune de l’égalité d’accès aux services innovants qu’elles permettent.

L’Arcep, dans ses orientations sur les marchés fixes publiées en janvier, veut atténuer le monopole d’Orange, pour mieux articuler investissement et concurrence. L’action du régulateur vous semble-t-elle aller dans le bon sens ?

Orange est actuellement le premier investisseur dans la fibre optique en France, c’est la locomotive du plan aujourd’hui. Il existe un équilibre pour obtenir une régulation tout à la fois favorable à l’investissement dans le FttH et qui s’assure, dans le même temps, de l’absence de barrière à l’entrée sur ce nouveau marché pour l’ensemble des opérateurs.

C’est l’objectif de l’Arcep de préserver la concurrence. Le FttH est en effet une rupture technologique, il y a beaucoup d’innovations à en attendre en termes de services. Il faut que les différents acteurs puissent se différencier, pas uniquement sur le prix, mais aussi sur les services. Free a pu révolutionner les usages en 2002-2003 avec sa box, car le réseau était ouvert. Je n’ai pas de doute sur le fait que le régulateur, indépendant du gouvernement, maintiendra l’équilibre entre les deux. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que, dans le modèle français, les opérateurs tiers sont des co-investisseurs, ce qui est favorable à l’accélération des déploiements.

Le lundi 7 novembre, Bruxelles a enfin donné le feu vert au plan, après de longs mois d’attente. La montée en débit, pratiquée par Orange, était dans son collimateur, car elle aurait pu faire l’objet de subventions illégales. Relire notre article.

La Commission européenne n’a toujours pas publié l’avis intégral concernant la validation du plan FTHD. Comment faut-il interpréter ce retard ?

Des points de sa décision relèvent potentiellement du secret des affaires, il y a encore des échanges en cours, techniques et juridiques. Mais la décision est arrêtée.

Benoît Loutrel devrait prendre la tête des affaires publiques de Google France. La commission de déontologie doit encore se prononcer sur son cas le 23 février.

Cécile Dubarry, cheffe du service de l’économie numérique à la DGE, est pressentie pour remplacer le DG de l’Arcep, Benoît Loutrel. Cette hypothèse inquiète les collectivités, qui jugent qu’elle est hostile aux réseaux d’initiative publique (RIP). Cette hypothèse vous semble-t-elle un mauvais signal ?

Je n’ai pas eu de confirmation de cette rumeur. Mais je peux fermement démentir celle relative à une forme d’hostilité aux RIP. Le comité d’engagement des subventions du plan (que Mme Dubarry préside régulièrement) veille à stabiliser et sécuriser les RIP. C’est son rôle de s’assurer que l’on diminue leur risque. Il ne faut pas confondre ce qui relève du challenge, de la mise à l’épreuve des dossiers des collectivités (absolument nécessaire sur des projets aussi structurants et stratégiques) d’une prétendue opposition aux RIP.

D’un point de vue personnel, il me semble que ce serait une bonne nouvelle que le prochain DG de l’Arcep ait une connaissance fine des rouages du plan et des enjeux de l’aménagement numérique des territoires. La bonne adéquation de la régulation aux problématiques des RIP est un élément essentiel à la réussite du plan.

L’Agence du numérique comporte trois entités, le plan France THD, le programme société numérique et l’initiative French Tech.

Que redoutez-vous le plus pour la suite de l’aménagement numérique du territoire ?

Le plan semble globalement consensuel à droite comme à gauche, je ne crains plus vraiment pour sa pérennité.  C’est vrai que si l’on souhaite aller au-delà de l’ambition actuelle du plan (100 % très haut débit en 2022), par exemple pour envisager la finalisation des déploiements FttH sur l’ensemble du territoire (au-delà de 2022), il sera nécessaire d’envisager rapidement de nouveaux arbitrages politiques et budgétaires.

De mon point de vue, le véritable risque, c’est que ces réseaux ne servent qu’à aller plus vite pour aller sur YouTube, faire ses courses en ligne sur des plateformes hégémoniques, et pas pour s’ouvrir au monde et aux opportunités de la révolution numérique. La population doit pouvoir s’approprier, apprivoiser ces nouveaux usages et services, c’est tout le rôle de notre troisième pôle de l’agence, le programme Société numérique.

Sinon, ces superbes infrastructures ne serviront pas à améliorer le bien-être et la compétitivité économique. Les infrastructures, même de pointe, sont des natures mortes, de simples potentiels, et il est nécessaire d’y insuffler cette sève, avec notre coloration républicaine de diversité, d’entrepreneuriat, par laquelle les citoyens deviennent de véritables acteurs de la révolution numérique. Cela passe par des actions avec les collectivités territoriales et les acteurs des écosystèmes, entrepreneurs et associations notamment. Ce chantier est encore largement devant nous.

Selon l’article 69 de la loi pour une république numérique, les collectivités peuvent adopter « une stratégie de développement des usages et services numériques. Cette stratégie vise à favoriser l’équilibre de l’offre de services numériques sur le territoire ainsi que la mise en place de ressources mutualisées, publiques et privées, y compris en matière de médiation numérique ».

Actuellement, le programme Société numérique est pourtant le parent pauvre, avec peu de moyens…

Ce n’est pas le parent pauvre, mais c’est vrai que c’est le dossier sur lequel il a fallu effectuer le plus de remises à plat et de diagnostics, un gros travail effectué ces derniers mois qui nous a servi à identifier les différents acteurs et à préparer de nouveaux outils.

Oui, on peut faire plus, mais déjà la loi pour une république numérique instaure des schémas pour les usages qui vont permettre de préparer des feuilles de route dans les territoires. Certes, ils ne sont pas obligatoires, mais les collectivités ne nous ont pas attendus, cette disposition permet de généraliser les bonnes pratiques identifiées localement. Nous venons d’ailleurs de lancer une vaste consultation publique sur le contenu de ces nouveaux schémas des usages et services.

Ces schémas sont un point de départ indispensable pour que les actions envisagées au niveau national puissent vraiment être implémentées dans tous les territoires. Si le prochain gouvernement souhaite que la France soit une vraie république numérique innovante, il faudra mettre davantage de moyens. Après plusieurs mois de préparation, nous sommes prêts pour massifier l’acculturation au numérique par les citoyens.

Le passage de trois à quatre opérateurs, un serpent de mer, ne vous inquiète pas ?

Il est vrai qu’aujourd’hui l’animation potentielle du marché des RIP, notamment sur le marché de détail, est tirée par Bouygues et Free, ce sont des aiguillons concurrentiels précieux pour le plan FTHD. Pour autant, une opération de concentration ne serait pas nécessairement problématique. Il faudrait alors être vigilant, mais l’arsenal existe pour se préserver des risques, sous le contrôle avisé de l’Autorité de la concurrence et de l’Arcep.

Vous avez évoqué la possibilité d’un Berec de l’aménagement numérique. L’idée fait-elle son chemin ?

L’idée en est au stade des tout premiers préliminaires. Nous avons, à l’Agence du numérique peu d’interactions avec nos homologues européens, même si nous avons déjà des échanges épisodiques, notamment avec les agences wallones, estoniennes et espagnoles. C’est regrettable, pour des politiques aussi structurantes sur le long terme, que la coordination européenne ne soit pas plus poussée.

Cela s’explique notamment par des structures historiques de marchés nationaux très différentes, ce n’était pas évident d’avoir les mêmes approches. La Commission européenne a pris quelques initiatives, mais il y a encore beaucoup à faire. Alors pourquoi les agences numériques européennes ne prendraient pas elles-mêmes l’initiative de structurer leurs échanges et leur coordination ? Il ne faut pas tout attendre de Bruxelles. Ce manque d’échanges européens a été un vrai regret personnel de ces premières années du plan FTHD.