Le FN a compris la leçon de 2014. Lors des dernières élections européennes, les critiques de ses adversaires et d’une partie de la presse se sont concentrées sur l’absence d’implication dans la vie parlementaire bruxelloise des trois élus de l’époque, Marine Le Pen, Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnisch. Leur bilan est alors proche de zéro.

Une production industrielle

Le parti d’extrême droite disposant désormais de vingt sièges et d’un groupe politique, il est bien décidé à donner le change.

Depuis deux ans et demi, les ténors du parti frontiste élus au Parlement européen continuent de s’occuper de politique nationale. Mais les députés de l’ombre et les assistants cherchent à construire une respectabilité de façade.

Ainsi, lorsque Nadine Morano accuse Marine Le Pen de ne pas être une députée européenne active, Sophie Montel, elle aussi élue à Bruxelles, brandit les chiffres compilés par le site MEPranking sans aucune analyse qualitative. Et cela permet à la présidente du FN d’afficher un meilleur score que l’élue LR. En réalité, les deux femmes sont aussi peu impliquées au sein du Parlement.  

Pour parvenir à un tel résultat, le FN fait du chiffre, afin d’occuper la tête des classements et prétendre au sérieux.

Sophie Montel en est un bon exemple. En un peu moins de trois ans, la députée du Grand-Est a ainsi déposé pas moins de 363 résolutions. À la fin août 2016, date du premier relevé de Contexte, l’élue en était à 293. En cinq mois, elle a fait grimper le compteur de 70. Dominique Bilde en est à 280, Mireille D’Ornano 211. À chaque fois, des textes très peu développés, quelques lignes maximum.

Sans valeur législative, une résolution est censée permettre au Parlement d’exprimer sa position sur un dossier. Les propositions doivent être validées par les commissions parlementaires, ce qui n’est presque jamais le cas pour celles du FN. Mais peu importe : si elles sont proposées, elles sont comptabilisées dans les statistiques de l’élu.

Et à ce petit jeu, Sophie Montel affiche une production industrielle : trois résolutions par semaine (sans tenir compte des périodes de vacances parlementaires). Depuis 2014, le FN a déposé à lui seul 48 % (soit environ 2 000) des résolutions des élus français du Parlement, alors qu’il ne représente que 27 % des effectifs tricolores.

Contradictions

En 2014, Sophie Montel a « exigé » une interdiction européenne du port du voile, domaine où les compétences de l’UE sont nulles. Une demande en contradiction avec les positions du FN, qui réclame à l’inverse la préservation de la souveraineté de chaque pays.

Autre petite astuce, la plupart des résolutions rédigées sont signées par plusieurs députés. Florian Philippot se retrouve coauteur de 305 résolutions, alors qu’il ne vient presque jamais à Bruxelles.

Prompt à critiquer les règles ou le diktat de l’UE, il rédige dans le même temps des résolutions demandant à la Commission européenne de légiférer pour protéger les vaches laitières, une autre pour les bœufs et une troisième pour les veaux.  Pourtant Marine Le Pen accuse la politique agricole commune et ses normes de provoquer le malheur des paysans français.

Subtilité des chiffres   

Cette stratégie généralisée du FN, qui produit dans le seul but de montrer, statistiques à l’appui, qu’il travaille, se retrouve aussi dans les questions adressées à la Commission européenne.

Le parti d’extrême droite en a posé en moyenne une centaine par élu, contre 50 pour les députés LR, 23 pour les socialistes et 40 pour les Verts. De la même façon, le parti d’extrême droite est le champion des explications de vote : 653 par député, contre 360 pour les élus LR, 127 pour le PS, et 42 pour les Verts.

À titre individuel, certains élus non FN ont aussi une activité particulièrement importante, bien au-dessus de la moyenne. Chaque cas est à prendre pour ce qu’il est, au-delà des chiffres.

Marielle de Sarnez (Modem) a signé 269 résolutions. Elle est membre de la commission des Affaires étrangères, qui en produit énormément pour réagir à l’actualité internationale, chaque mois, lors des sessions plénières. Et nombre d’entre elles sont approuvées par le Parlement.

Le LR Franck Proust a déposé 916 explications de vote, ce qui fait de lui le troisième député le plus actif dans le domaine. Et si ce score lui permet de remonter dans les statistiques, cela ne contredit pas une implication qualitative réelle de l’élu dans la vie parlementaire bruxelloise, qu’on ne retrouve pas au FN. Franck Proust est vice-président de la commission du Commerce international et chef de la délégation LR.

À l’inverse, les 862 explications de vote de Nadine Morano (LR) ne peuvent être complétées par une influence réelle dans l’hémicycle… Même chose pour Patrick Le Hyaric (PCF) : signataire de 139 résolutions, il est cependant peu présent.

Œil pour œil, dent pour dent

Pour les amendements aux propositions législatives en discussion au Parlement, les statistiques sont en revanche cohérentes. 28 % des amendements déposés par des élus français le sont par le FN, ce qui représente à peu près le poids numérique du parti. Toutefois, cela ne veut pas dire qu’ils sont adoptés, ni donc qu’ils influent la future législation.

« Le FN tente bien en commission parlementaire de faire passer ses amendements en cherchant du soutien auprès des autres familles politiques, en se montrant coopératif, mais les autres groupes font bloc contre », explique une source parlementaire.

« Certains élus frontistes dénoncent cette situation. En même temps, pourquoi les autres partis leur feraient ce cadeau alors que Marine Le Pen passe son temps à insulter tout le monde lorsqu’elle prend la parole en plénière ? »

Pas question d’entrer dans ce jeu

Cette politique du chiffre n’a pas non plus échappé aux autres partis français.

« Nous en avons parlé au sein de la délégation socialiste », explique la députée PS Pervenche Berès. « Mais pas question de tomber dans cette logique, ce n’est pas comme cela que je conçois la politique », explique celle qui siège à Bruxelles depuis 20 ans et s’est imposée comme l’une des élues les plus influentes de la commission des Affaires économiques.

À la place, elle a choisi de publier, en collaboration avec la fondation Jean-Jaurès, un livre sur les activités des élus FN depuis 2014, qui paraîtra le 16 mars.

« Quand vous regardez dans le détail, ils font des interventions ou des résolutions sur tout et n’importe quoi, en demandant à la Commission d’agir. Mais le jour des votes en plénière, les députés frontistes votent contre ou s’abstiennent, comme sur le rapport contre le dumping social. Sur le traité de libre-échange avec le Canada, ils vont jusqu’à dire que nous socialistes avons voté pour, ce qui est faux. »

De même, le 16 février 2017, la délégation FN s’est abstenue sur le renforcement des contrôles aux frontières extérieures de Schengen. Marine Le Pen était même absente. Il s’agissait de rendre obligatoires les vérifications d’identité – jusque-là facultatives – des citoyens européens entrant sur le territoire, en prévision du retour des personnes parties combattre avec Daech en Syrie ou Irak.