Ouarda Bensouag a gagné en novembre 2024 son rond de serviette à la table la plus prisée du Parlement européen, celle de la Conférence des présidents. C’est le cœur du pouvoir, le premier cercle, le lieu où se tranchent, à huis clos, les questions les plus difficiles et les plus stratégiques sur l’organisation des travaux parlementaires. Ne sont admis qu’un petit nombre de hauts responsables, dont les chefs de file des huit groupes politiques, chacun accompagné de son secrétaire général. Quelques collaborateurs peuvent se faufiler dans la salle mais à condition de s’asseoir sur les sièges extérieurs et de garder le silence.
Depuis bientôt six mois, donc, Ouarda Bensouag, tailleurs clairs et cheveux noirs, s’installe non plus derrière – son rang jusque-là – mais à la gauche de Manfred Weber, président du groupe PPE (Parti populaire européen). Quasiment dans l’axe de la présidente de l’institution, Roberta Metsola. Une place centrale réservée au secrétaire général du groupe de droite, la formation dominante au Parlement. C’est elle, une Française, quadragénaire, parfaite connaisseuse des intrigues parlementaires mais peu connue au-delà de Bruxelles, qui occupe ce fauteuil depuis qu’elle a succédé au précédent secrétaire général, le Maltais Simon Busuttil.
Entre l’ex-titulaire et la nouvelle, « c’est le jour et la nuit », relate une source au PPE. On ne saurait faire profils plus opposés. Elle, femme de l’ombre, diplômée en droit et technicienne réputée, a fait pratiquement toutes ses gammes au Parlement européen, d’abord comme stagiaire, puis assistante de députés français, conseillère politique en commission parlementaire, avant de devenir plus tard directrice de cabinet de Manfred Weber et dorénavant secrétaire générale. Le Parlement est son domaine.
Toutes les personnes citées dans cet article ont souhaité rester anonymes. Sollicitée plusieurs fois par Contexte, Ouarda Bensouag n’a pas souhaité répondre directement, préférant rester « dans l’ombre ». Elle a toutefois répondu à une question sur une enquête en cours (voir encadré).
Reprise en main du groupe
Son prédécesseur, politicien professionnel, ex-eurodéputé et ex-chef de l’opposition à Malte, savait arrondir les angles, peut-être mieux qu’elle. Mais, disent ses détracteurs, il ne s’est jamais glissé dans ses habits d’administrateur et de négociateur. « Il se faisait balader par les autres secrétaires généraux », se souvient-on en interne. Ou peut-être était-il trop disposé aux compromis avec les autres groupes, estime une autre source. Dans le courrier annonçant son départ à ses collègues, en juillet 2024, l’ancien député disait avoir « décidé que c’était le moment pour lui de quitter son poste ». Une « décision » toute relative.
Ce retrait, « abrupt » selon un député PPE, a surtout été interprété en interne comme une reprise en main du groupe. Un remaniement effectué après la victoire de la droite aux élections européennes de juin 2024. Ouarda Bensouag, « c’est un choix de Weber », commente une source au PPE – même si, sur le papier, les vice-présidents et le trésorier du groupe ont leur mot à dire. Un député cité plus haut voit dans ces événements le signe d’une plus grande « centralisation » et d’un « manque de transparence ».
À titre personnel, Ouarda Bensouag « a franchi un cap » en prenant place à la gauche de Manfred Weber, analyse un habitué du Parlement. À son nouveau titre sont associées de multiples prérogatives mêlant l’administratif et le politique : elle pilote une équipe composée d’environ 260 personnes, a la main sur les finances et les recrutements, prépare la Conférence des présidents, tout en conseillant toujours Manfred Weber. Quand l’Allemand négocie en petit comité avec son homologue socialiste Iratxe García Pérez et la centriste Valérie Hayer, elle est là. Et quand il rencontre des ministres français, elle est encore là. « Dès qu’on ouvre une porte au PPE, elle est derrière », raconte un témoin qui la tient en grande estime.
« Aucun angle mort »
La secrétaire générale met aussi et surtout en œuvre la ligne politique arrêtée par l’état-major du Parti populaire européen. Laquelle peut se résumer comme suit, depuis la bonne fortune électorale de 2024 : faire reconnaître sa prééminence. La formation chrétienne-démocrate a conservé sa première place en nombre d’élus, devant les socialistes et démocrates (S&D). Mais elle a cette fois un avantage supplémentaire : elle peut composer des majorités à sa guise, avec le centre et la gauche ou avec l’extrême droite. Une position de pivot dont elle a usé à plusieurs reprises ces derniers mois en votant avec les groupes situés à sa droite, principalement lors de scrutins symboliques.
Les personnes interrogées par Contexte peinent à la situer politiquement à l’intérieur du PPE. Elle défend avant tout l’intérêt du groupe et de son président. « Ouarda est totalement alignée sur la stratégie Weber », note un observateur.
La Française et le Bavarois se connaissent de longue date. La relation de confiance s’est nouée lorsqu’elle était conseillère politique du PPE en commission des Libertés civiles, de la Justice et des Affaires intérieures (Libe), et quand lui, pas encore à la tête de son groupe, siégeait dans cette même commission. Libe est alors une rampe de lancement pour ambitieux. C’est aussi là que Roberta Metsola, coordinatrice pour le PPE, entame son ascension. Roberta Metsola avec laquelle les relations ont perduré – la Française a d’ailleurs participé aux négociations en coulisses qui ont contribué à porter la Maltaise à la présidence du Parlement, en 2022.
Depuis ces années Libe, la trajectoire de la Française a suivi celle de Manfred Weber. L’homme fort de la droite au Parlement en a fait l’une de ses personnes de confiance, au même titre que l’Allemand Udo Zolleis. Il peut compter sur son sens politique, son flair pour jauger les rapports de force, sa maîtrise des dossiers et son art de la synthèse. Ses dossiers et autres comptes rendus ont toujours été irréprochables, signe de son excellente compréhension des enjeux politiques, dit un ancien. « Elle connaît tous ses dossiers, elle a toutes les infos, il n’y a aucun angle mort chez elle », salue un négociateur. Voici comment elle est devenue, en 2019, directrice de campagne adjointe, au moment où le chrétien-démocrate convoitait la présidence de la Commission européenne – un espoir qui s’est fracassé au Conseil européen, où les chefs d’État et de gouvernement ont snobé sa candidature.
Avec les Républicains, « ni hostilité ni favoritisme »
Cette osmose est le meilleur atout d’Ouarda Bensouag dans ses nouvelles fonctions. Car, « dans un groupe, l’influence du secrétaire général dépend de sa relation avec le président du groupe », relève un bon connaisseur du Parlement. Il est arrivé dans d’autres groupes que des secrétaires généraux, nommés par souci d’équilibres interne, soient cantonnés à l’intendance.
Sa loyauté première va donc à un Allemand. Elle ne doit rien aux Républicains, dont l’influence s’est de toute façon étiolée depuis deux mandats, du fait des maigres effectifs (6 députés élus 2024, noyés dans un groupe de 188 membres). « Ni favoritisme ni hostilité », résume une source interne. Un fait insolite tant les appartenances nationales agissent, à Bruxelles, comme un catalyseur d’influence. Mais « elle est toujours disponible si on la sollicite », ajoute un Français.
Ouarda Bensouag, mariée à un Allemand (Michael Alexander Speiser, qui a le grade de directeur général dans l’administration du Parlement), a tissé autrement son réseau, qui s’étend au-delà de l’institution. Dans son carnet d’adresses sont inscrits les numéros d’ambassadeurs et de hauts responsables à la Commission européenne, dont celui du puissant directeur de cabinet d’Ursula von der Leyen, l’Allemand Björn Seibert. « Quand la Commission se fourvoie, elle est capable de décrocher son téléphone pour le lui dire », selon une source parlementaire. Des contacts existent aussi avec la diplomatie française, même si elle n’apparaît pas comme un relais aussi naturel que la délégation française de Renew du temps de sa puissance maximale, en 2019-2024. « Elle est un élément de l’influence du PPE, pas de l’influence française », évacue un expert du sujet.
Force de caractère
Voici donc une Française, née en Algérie, qui a réussi à s’élever très haut dans la hiérarchie des chrétiens-démocrates européens, à une altitude où les hommes se partagent souvent les positions de pouvoir, avec une prime pour les Allemands. Une nuance d’admiration perce, y compris chez ceux qui se méfient d’elle. Quelle force de caractère faut-il pour déjouer tant de pronostics ? « Elle a la niaque », explique un membre du PPE.
« Elle prend ses décisions avec autorité et fermeté », dit encore un familier qui l’apprécie. C’est vrai notamment en interne, où les versions divergent toutefois. Selon un salarié du groupe, Ouarda Bensouag se soucie du bien-être de ses équipes. Un autre décrit une formation dans laquelle la peur règne. « Les gens ne se parlent plus et regardent dans les couloirs si on peut les entendre », déplore-t-il. Ce qui est certain, c’est qu’elle est exigeante et « cash » – un qualificatif employé par deux interlocuteurs. Parfois directive, précise un autre. Les mécontents savent où se trouve la porte.
À l’extérieur, elle a la réputation d’être dure en affaires, ce qui ne l’empêche pas d’avoir le respect de ses pairs. « On peut se friter mais quand on a un deal, elle le tient et elle sait si elle peut embarquer ses députés », dit l’un d’eux. « Elle dit les choses en face, pas du tout comme les socialistes qui louvoient parfois », salue un autre. Ceux qui s’en défient la décrivent plutôt comme cassante. Plusieurs interlocuteurs se souviennent de soufflantes reçues au téléphone. À ces hauteurs, c’est le lot de la politique, l’excuse-t-on dans un autre groupe : « On a tous notre part de brutalité. »
Influente donc, âpre parfois, mais d’une très grande discrétion. Elle déserte les réseaux sociaux : un temps, elle a relayé des messages sur Twitter avant de fermer son compte à la suite de positions propalestiniennes relevés en janvier 2024 par le média en ligne Politico. Elle n’a pas non plus de page LinkedIn. Presque une anomalie à Bruxelles, où chacun déroule son pedigree sur la plateforme.
Mais qu’importent les réseaux sociaux ; son influence s’exerce à huis clos. L’intimité de la Conférence des présidents lui convient à merveille.