Quel numéro doit composer Nikolaus Meyer-Landrut, conseiller Europe stable et aguerri d’Angela Merkel, s’il souhaite joindre son homologue à Paris ? Depuis le début du mois, le sherpa allemand a toutes les raisons d’hésiter.

Avec le départ de Philippe Léglise-Costa, le 5 janvier, l’Élysée est dépourvu de tout diplomate chevronné spécialiste des affaires européennes. Une situation baroque, quelques mois après avoir affirmé la nécessité de réarmer le Président sur les enjeux communautaires.

En avril 2014, l’Élysée se dote de forces supplémentaires en s’appropriant le Secrétariat général des affaires européennes (SGAE). À l’époque, le numéro 1 de l’institution, Serge Guillon, est remplacé par Philippe Léglise-Costa. Pendant neuf mois, ce dernier arbore deux casquettes : conseiller auprès de François Hollande et secrétaire général des affaires européennes.

L’expérience tourne court.

Fin 2014, nouvelle refonte du dispositif, pour des raisons plus ou moins avouées. L’Élysée assure qu’il s’agit de « renforcer la cohérence de l’action du gouvernement ». Ce choix masque en réalité plusieurs conflits d’ordre institutionnel et personnel.

Mécontentement de Matignon

À Matignon, le mécontentement est réel. Le rattachement du SGAE à l’Élysée a nourri la frustration de l’entourage de Manuel Valls qui, selon plusieurs sources, a été privé d’informations importantes sur le suivi quotidien des affaires européennes.

Une mise à distance qui intervient au pire moment, puisque le Premier ministre ambitionne de mieux occuper le terrain européen… La situation budgétaire française, les dossiers conflictuels sur les aides d’État ou encore les infractions aux règles de l’UE sur l’environnement (barrage de Sivens, nitrates…), requièrent une vigilance de tous les instants.

Or, la lourdeur des tâches confiées à Philippe Léglise-Costa ainsi qu’à son adjointe au SGAE, Aurélie Lapidus, qui officie également comme conseillère Europe de Manuel Valls, a créé une machine infernale. À l’usage, le cumul de ces fonctions, tel qu’envisagé en avril dernier, s’est révélé difficilement tenable. « Ce sont deux métiers très différents et chronophages », observe un responsable.

En interne, les dysfonctionnements repérés ouvrent une brèche, au point de poser la question d’un remaniement des équipes.

La volonté d’ascension de Laurence Boone

Philippe Léglise-Costa, dont la compétence et l’expertise sont reconnues, aurait pu demeurer au sein du cabinet de François Hollande, tout en se déchargeant de certaines tâches réputées prenantes, comme la préparation des déplacements bilatéraux. Il disparaît pourtant de l’organigramme de l’Élysée.

Les tensions avec le conseiller diplomatique Jacques Audibert et l’ambition de Laurence Boone (conseillère aux affaires économiques) ont pu peser dans la balance. L’ex-chef économiste Europe de Bank of America, Merrill Lynch, aspire à reprendre les fonctions de sherpa sur l’Europe.

Une volonté d’ascension qui interpelle. « Elle a un gros potentiel. Mais saura-t-elle s’approprier des problématiques comme le terrorisme ? », s’interroge un conseiller.

Au fil des mois, les inimitiés ont émergé avec d’autres responsables haut placés, confrontés à la difficulté des dossiers européens.

Avec Michel Sapin, des frictions apparaissent dès 2013, sur l’enjeu phare des travailleurs détachés. À l’époque, le ministre du Travail patine et envisage même de rejeter le texte en cours de négociation. Une stratégie « suicidaire », juge une source proche du dossier, car la France n’aurait pas pu rallier de minorité de blocage.

Un compromis inespéré sera arraché grâce au déplacement de François Hollande à Varsovie, complété par des discussions prolongées entre Philippe Léglise-Costa et son homologue polonais.

En novembre dernier, nouvelle anicroche, lorsque l’exécutif découvre qu’un obstacle budgétaire de taille se dresse entre Paris et Bruxelles. Outre le déficit excessif pour 2015, la Commission européenne remet en question la bonne foi de la France sur le budget précédent de 2014, estimant que le pays n’a pas assez taillé dans ses dépenses. Un tel manquement conduit tout droit vers l’escalade des sanctions…

Là encore, Michel Sapin est pris de court. Le ministre des Finances aurait-il dû être davantage alerté du danger encouru ? En tout cas, le dossier remonte à l’Élysée.

Avec Emmanuel Macron, les divergences se sont aussi concentrées sur la question du déficit. En 2013, l’ex-banquier de Rothschild, devenu conseiller économique de François Hollande, optait pour une stratégie coup-de-poing face à la Commission européenne, qui réclame à cor et à cri le respect des 3 %.

« C’est le moment de renverser la table, il faut faire de la politique, on a sauvé la zone euro, on n’a plus de problèmes sur les marchés et ce sera bien vu par tout le monde », plaidait-il auprès du chef de l’État.

Tout le contraire de Philippe Léglise-Costa :

« On va se faire claquer par tout le monde et on n’aura pas obtenu les deux ans. Ce sera un coup énorme. Il faut que la Commission propose elle-même le délai, préconisait-il. Sinon, il nous sera refusé. »

C’est cette deuxième voie qui sera retenue.

De nouveaux changements à venir

En attendant, la gestion des affaires européennes est en plein flottement, ballottée au gré des changements de méthodes avortés et des guerres d’égos.

Une nouvelle manche va se jouer dans les prochaines semaines, tant l’édifice actuel ne satisfait personne. L’effort de lisibilité esquissé l’an dernier est finalement anéanti par l’éclatement actuel des rôles entre Jacques Audibert (conseiller diplomatique), Laurence Boone (conseillère économique), Sophie Martin-Lang (affaires européennes) et Cyril Piquemal (Europe, enjeux globaux).

La question du sherpa Europe et de ses relations avec le SGAE sera tranchée ce mois-ci. Une solution sera également élaborée pour Matignon, après le Conseil européen de février.

Dans les ambassades étrangères à Paris, la même question revient en boucle : qui pilote les affaires européennes ? À mi-mandat, le Président semble encore bricoler.