Le lobbying agressif d’EDF pourrait bien finir par se retourner contre lui. L’électricien est responsable d’un début de crise diplomatique entre Paris et Prague, dont la France se serait volontiers passée à voir le soutien timide apporté à l’électricien depuis qu’il a entrepris de contester l’attribution à son concurrent sud-coréen KHNP du projet de construction de deux nouveaux réacteurs à la centrale de Dukovany. Un chantier que beaucoup qualifient de « projet du siècle » en République tchèque.
Depuis juillet 2024, EDF a activé tous les leviers possibles, politiques comme judiciaires, accusant KHNP de concurrence déloyale et alléguant de possibles violations du récent règlement européen sur les subventions étrangères (dit « FSR », relire notre article) parce que son rival aurait bénéficié, selon le groupe français, d’un soutien public pour décrocher le contrat.
Mais, sur le plan politique, tout s’est emballé en l’espace de quelques jours, après l’intervention de la Commission européenne, le 2 mai, puis la décision du tribunal régional de Brno, le 6, qui a interdit à l’exploitant tchèque ČEZ et à sa filiale Elektrárna Dukovany II de conclure le contrat avec KHNP.
« Pression » et « rappel de courtoisie »
C’est surtout l’entrée en scène de l’exécutif européen qui a mis le feu aux poudres. Dans un courrier daté du 2 mai, le vice-président, français, de la Commission chargé de la stratégie industrielle, Stéphane Séjourné, a demandé au gouvernement tchèque de geler la signature du contrat le temps que la Commission étudie la possibilité d’ouvrir une enquête approfondie.
La missive a suscité l’ire de Prague, où l’on y voit un indéfectible soutien des Français – y compris de la part de ceux qui travaillent pour les institutions européennes – à EDF.
« Personnellement, je vois cela comme une pression d’EDF sur le commissaire européen français, qui envoie une lettre de courtoisie dans laquelle il met en garde contre toute violation des principes du marché intérieur », a déclaré à la presse le ministre tchèque de l’industrie et du commerce, Lukáš Vlček, le 15 mai.
Quatre jours plus tard, le président tchèque, Petr Pavel, défendait une ligne semblable en déclarant, lors d’un sommet économique à Prague : « Nous avons tous constaté les efforts déployés […], non seulement par EDF, mais aussi par toute la France, pour intervenir de manière très significative dans l’ensemble du processus. »
Entre embarras et agacement
À Paris, l’intervention du vice-président français de la Commission n’a pas non plus été du goût de tout le monde. « On est un peu surpris que ce soit le commissaire français qui ait signé cette lettre. Ça fait mauvais genre », reconnaît un fonctionnaire auprès de Contexte.
« Sur le plan purement formel, je pense que Séjourné était légitime à prendre position. Mais, d’un point de vue purement politique, il eût été sans doute préférable qu’une autre personne, non française, s’exprime également », abonde un autre très bon connaisseur du dossier, qui espère que Français et Tchèques trouveront rapidement « une porte de sortie politique ».
C’est d’autant plus souhaitable que Paris n’a pas appuyé EDF aussi massivement que semblent le penser les autorités tchèques, ou que l’électricien lui-même le revendique. D’abord parce que ce projet n’a jamais été perçu comme une priorité par les pouvoirs publics.
« Il n’y a jamais eu de conviction très forte, côté État, que [Dukovany] était le projet du siècle pour EDF. Parce que ça consistait quand même à mobiliser beaucoup de compétences d’ingénierie », alors que la priorité du gouvernement a toujours été le programme EPR2 français, explique une source ministérielle.
« La France n’a jamais vraiment soutenu la démarche d’EDF, qui se comportait sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, en totale indépendance sous Luc Rémont », confirme un autre interlocuteur au sein de l’appareil d’État. L’ex-PDG du groupe faisait des projets nucléaires à l’export une clef de vo
L’État en tant qu’actionnaire n’était pas non plus emballé par la participation d’EDF à l’appel d’offres de Dukovany. Fin 2022, l’Agence des participations de l’État et la Direction générale de l’énergie et du climat avaient fait part de leurs réserves à EDF et avaient demandé au groupe de leur fournir des gages quant à sa compétitivité et, même, son aptitude à conduire le projet s’il était retenu (relire notre article).
Ensuite, les pouvoirs publics se sont montrés frileux lorsque EDF a engagé ses recours. Car, jusqu’à récemment, des administrations dialoguaient régulièrement avec des équipes tchèques, qui apportent leur retour d’expérience sur l’élaboration du schéma de financement des nouveaux réacteurs de la centrale de Dukovany.
Celui-ci ayant été validé par la Commission européenne, ces échanges constituent une solide base de travail pour l’élaboration du mécanisme de financement du programme de nouveau nucléaire français, qui sera lui-même bientôt soumis à l’examen de la direction de la concurrence (DG Comp, relire notre article). Selon nos informations, certains membres des administrations concernées n’ont pas vu le lobbying d’EDF d’un très bon œil, car il risquait de braquer les Tchèques.
Ainsi, à Paris, l’affaire embarrasse, voire agace, certains responsables. « Ça regarde surtout la Commission et EDF cette histoire ! EDF a fait du lobbying à la Commission, que l’administration n’a pas forcément soutenu », insiste notre premier fonctionnaire. Officiellement, pour l’heure, les autorités françaises maintiennent que les recours déposés par EDF doivent tout de même suivre leur cours.
Enjeux politiques
C’est pourtant là que pourrait se situer la clé du différend car, pour les Tchèques, la question du calendrier est centrale. « Il faut se rendre compte que s’engager dans la voie d’une enquête approfondie [de la Commission], ou même d’autres mesures, pourrait entraîner des retards importants », a déclaré le ministre Lukáš Vlček à la presse. L’offre de KHNP expire fin juin. L’exploitant ČEZ est, pour l’heure, plutôt confiant sur le fait que les Sud-Coréens la prolongeront, mais il reconnaît que « cela ne durera pas éternellement ».
Surtout, Prague voudrait parapher le contrat avant les élections législatives qui se tiendront à l’automne.
« Le gouvernement aurait aimé que tout soit réglé avant les élections [législatives] d’octobre. Il tente également d’attiser le débat afin de trouver un coupable – les Français – et éviter d’être tenu responsable de l’échec [suspension de la signature par la justice] », analyse une source tchèque à Bruxelles.
EDF aurait même joué de cet « enjeu politique », également souligné par notre source tchèque proche du dossier, puisqu’il a rencontré des membres de l’opposition, y compris après l’attribution du projet à son concurrent.
« [Les Français] cherchent probablement des solutions, parce qu’ils ne peuvent pas se conformer au résultat de l’appel d’offres. Ils espèrent peut-être que l’opposition actuelle formera un gouvernement et annulera peut-être l’appel d’offres ou changera de fournisseur. Je ne peux que spéculer, mais je verrais probablement ces motivations derrière cela », a déclaré le ministre Lukáš Vlček, toujours dans la même interview.
Ce qui peut aussi expliquer l’implication personnelle du président tchèque, Petr Pavel. Ce dernier est venu à la rencontre d’Ursula von der Leyen le 20 mai. Le même jour, le ministre tchèque de l’industrie a sollicité son homologue français, Marc Ferracci, et évoqué le sujet avec Stéphane Séjourné.
Issue incertaine
« J’ai exprimé mes inquiétudes quant à la violation des intérêts nationaux de la République tchèque. J’ai également souligné que la sécurité énergétique devait primer et que la mise en œuvre du plus grand projet de l’histoire de la République tchèque était dans l’intérêt de toute l’Union européenne », a fait savoir Lukáš Vlček, le 20 mai, à l’issue d’une visioconférence.
Selon nos informations, il aurait affirmé que les actions d’EDF mettaient en danger les relations bilatérales entre Prague et Paris. Marc Ferracci, lui, aurait exprimé sa compréhension, mais aurait aussi souligné l’importance du règlement FSR.
« Il a été convenu que les discussions devaient se poursuivre sur le plan technique – entre experts français, tchèques et ceux de la Commission – avant que [les] pourparlers politiques puissent reprendre », avance une source tchèque proche des négociations.
L’issue du dossier reste très incertaine. « Si Ursula von der Leyen se saisit de l’affaire, deux scénarios sont possibles : soit elle demande à la France de calmer les ardeurs d’EDF, soit elle souhaite faire un cas d’école pour démontrer la puissance du nouvel arsenal juridique à disposition de la Commission. À ce stade, difficile de voir quelle serait sa position », analyse notre premier fonctionnaire. D’aucuns suggèrent néanmoins que Paris pourrait devoir intercéder en faveur des Tchèques et demander à EDF d’abandonner le projet.
« Je ne dirais pas qu’à ce stade un retrait d’EDF est sur la table. Simplement que le nouveau PDG d’EDF va devoir faire une analyse des risques et des bénéfices et présenter son point de vue à son actionnaire », nuance un autre. Lors de son grand oral devant le Parlement, début mai, Bernard Fontana avait pris ses distances avec son prédécesseur en affirmant rester « attentif à la rentabilité des engagements [d’EDF] à l’international » et donner la priorité aux investissements en France.