Une présidence tournante du Conseil des ministres a pour mission première de gérer le travail de l’institution afin de dégager des compromis sur les futures législations (relire notre article). Au-delà des objectifs politiques d’Emmanuel Macron, la France s’est fixé quelques grandes priorités. Voir notre infographie.

« La présidence [du Conseil de l’UE] n’est pas simplement une fonction hôtelière, mais une fonction d’inspiration. » Ces propos, tenus par Emmanuel Macron lors de la conférence de presse de présentation des priorités de la présidence française du Conseil de l’UE (PFUE), jeudi 9 décembre, résument l’ambition exposée par le chef de l’État.

L’acte 2 du discours de la Sorbonne

Pendant une heure trente, Emmanuel Macron a esquissé les contours d’un « nouveau modèle européen » que l’Union devrait déployer d’ici à 2030. Ces six mois doivent être « l’occasion d’imaginer […] un modèle de production, mais également de solidarité́ et de régulation », a-t-il expliqué. Le point d’orgue de cette réflexion est prévu les 10 et 11 mars, lors d’un sommet extraordinaire qui se déroulera en France.

Selon le locataire de l’Élysée, la PFUE constitue un levier pour infléchir, une bonne fois pour toutes, l’orientation prise par la construction européenne. Depuis son arrivée au pouvoir en 2017, Emmanuel Macron a réussi à réorienter plusieurs débats fondamentaux, à commencer par celui sur l’endettement commun. À l’occasion de la crise du Covid-19, Paris a convaincu Berlin que c’était la seule solution pour remettre l’économie des Vingt-Sept sur pied. Un revirement historique.

La crise sanitaire a aussi donné un coup d’accélérateur à la notion de « souveraineté » de l’Union, chèrement défendue par Emmanuel Macron depuis son discours de la Sorbonne de septembre 2017. Les fermetures de frontières partout dans le monde au printemps 2020 ont montré les risques de la dépendance aux approvisionnements étrangers (masques, médicaments, semi-conducteurs, etc.) et les limites d’une économie fondée uniquement sur le libre-échange. Un concept longtemps – et parfois encore – défendu par la Commission européenne (relire notre enquête). À l’automne de la même année, les Vingt-Sept ont ainsi reconnu que l’autonomie stratégique de l’Union constituait un objectif commun. Une victoire pour Paris, inimaginable quelques années auparavant.

Ne rien s’interdire

Alors que ces débats infusent en Europe, Emmanuel Macron veut passer à la deuxième étape de sa stratégie d’influence dans l’Union en poussant la transformation des politiques publiques. D’où sa projection au-delà de 2022 à la manière d’un programme d’élection présidentielle. Le sommet des 10 et 11 mars et le premier tour du scrutin ne seront séparés que d’un mois. Budget de l’Union, règles de la zone euro, investissements, transition écologique, tout doit être repensé à l’aune de la crise que vient de traverser l’Europe et des enjeux à venir.

« Face [au] défi [de] la transition climatique, numérique, sanitaire, culturelle, stratégique, comment [l’]Europe doit[-elle] prendre les bons investissements au bon niveau et repenser [son] cadre budgétaire ? » et « comment articuler le sérieux budgétaire et la convergence entre Européens avec une ambition qui est indispensable pour nous tous ? », a interrogé le Président lors de sa prise de parole du 9 décembre. Savoir si l’on est « pour ou contre les 3 % » est une question « dépassée », a jugé Emmanuel Macron.

Dans ce débat, « la capacité à lever des nouveaux financements en Européens sur les marchés » est notamment en jeu, a-t-il indiqué. En 2020, les pays du nord de l’Europe, longtemps hostiles à l’emprunt commun entre les 27, ont insisté sur son caractère unique. « Pour réussir le développement […] de filières industrielles fortes et d’innovations [amorcé dans le plan de relance de 750 milliards d’euros, Ndlr], il nous faut acter le besoin d’investissements nouveaux », a pourtant insisté Emmanuel Macron.

Le Président a aussi évoqué « un plus gros budget européen, donc plus de contributions dans les années à venir entre Européens » ou encore la possibilité d’« investissements nationaux qui sortent des règles ».

Quitte ou double

Mais si le président de la République peut espérer tirer profit sur le plan électoral d’un grand sommet organisé en France, son statut de candidat pourrait aussi gêner certains dirigeants, qui goûteront peu d’être utilisés dans la perspective d’une réélection. Certains chefs de gouvernement font aussi face à des échéances dans leurs pays, et ne sont pas forcément de grands alliés ou admirateurs du Français, à l’instar du Premier ministre hongrois.

La Hongrie vote en avril 2022. Or Viktor Orbán et Emmanuel Macron ont des visions opposées de l’Union. Le Premier ministre de ce pays s’affiche d’ailleurs volontiers avec Marine Le Pen ou Éric Zémmour. Les deux candidats à la présidentielle lui ont rendu visite récemment. Emmanuel Macron a, de son côté, prévu un déplacement à Budapest le 13 décembre. La Hongrie est le seul État de l’Union où il n’est pas encore allé depuis son élection de 2017.

Au-delà des enjeux de politique nationale, les orientations défendues par la France ne font pas l’unanimité à Bruxelles. Cependant, le consensus est nécessaire pour approuver une déclaration finale lors d’un sommet européen.

L’autonomie stratégique est encore perçue par de nombreux pays, en particulier au nord de l’Europe, comme un risque de retour à des mesures protectionnistes (faciliter les aides d’État à l’industrie, assouplir les règles de concurrence, etc.). Et, au sein de la Commission, le concept est combattu par la commissaire danoise à la Concurrence, vice-présidente de l’exécutif, Margrethe Vestager. Quant aux règles budgétaires, les pays dits « frugaux » estiment qu’il serait dangereux de trop les assouplir, les niveaux d’endettement actuels étant déjà très élevés.